"nulla dies sine linea" - Elsa Fauconnet et Justine Daufresne

Publié le par Julien Magnier

 

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  Elsa Fauconnet et Justine Daufresne, Construire un feu

Eau-forte, sérigraphie et collogravure

2010

 

 

 

 

 

Les trois gravures présentées d’Elsa Fauconnet et Justine Daufresne sont extraites d’une série qui en compte vingt, Construire un feu, du nom d’une nouvelle de Jack London qui raconte la lutte pour la survie d’un homme dans le Grand Nord, alors qu’un froid polaire menace et qu’il n’a pas d’abri. Les gravures juxtaposent les chiens de la meute, les formes noires et anguleuses d’un abri, qui peut aussi être perçu comme une menace, et des formes de barrières, de clôture : ici tout est question de parcours, d’un territoire au sein duquel on tente de survivre : le personnage de London meurt de froid, il disparaît dans la neige comme il pourrait disparaître dans le blanc du papier. Une silhouette, échappée d’une photographie de presse, brouillée par la trame d’impression, rappelle l’actualité de ces migrations pour la survie. Le dessin brouillé des chiens, superposés comme une meute, sans pattes et parfois sans tête, évoque les animaux gravés de l’art pariétal, aux vertus magiques et aux formes inachevées. Les formes anguleuses noires, aux antipodes de cette fragilité, évoquent une géométrie rationnelle, froide et pesante. Cette tension rappelle les deux grandes orientations des anecdotes sur l’art des images et la vie des artistes évoquées par Pline dans l’Histoire naturelle : tantôt Pline renvoie aux origines archaïques des images, une éponge mouillée, une ombre projetée sur un mur ; tantôt les récits mettent en scène la quête de perfection des peintres, leur capacité à produire des formes abstraites qui est la preuve de leur maîtrise : les cercles parfaits d’Apelle, les lignes infinitésimales d’Apelle et de Protogène. Tout se situe entre ces deux extrêmes que sont la tache et la forme géométrique, entre l’impulsion et la précision. Avec ce groupe de chiens errants, surgis d’un rêve, qui court de planche en planche, et ces formes rigides qui menacent ou barrent l’espace, ce sont ces extrêmes du dessin, antagonistes et complémentaires, que les gravures d’Elsa et Justine mettent en scène.

 

 

 

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Trois questions à Justine Daufresne et Elsa Fauconnet 

 

 

 Pourquoi avez-vous choisi la gravure ?

 

La gravure permet de faire cohabiter, avec deux matériaux simples, l’encre et le papier, des traces, des empreintes, très différentes : la trame sérigraphique, l’eau-forte, la manière noire. Pour un travail qui porte sur le territoire, le partage de l’espace, les traces que l’on dépose sur un territoire, la technique paraissait évidente. Elle est constituée elle-même de traces laissées sur une feuille vierge. Dans Construire un feu, nous superposons les techniques comme les hommes et les animaux superposent leurs empreintes.

 

 

Qu'avez-vous trouvez intéressant chez Pline l'ancien ?

 

Le récit de l’invention du dessin par la fille de Dibutadès, cette ombre qu’elle souligne d’un trait, renvoient à ces silhouettes brouillées, ces formes anonymes que nous utilisons dans la série. Et Pline parle aussi beaucoup de ces lignes, lignes closes, lignes ouvertes, qui sont au centre de notre travail commun sur l’espace et les limites, les clôtures.

 

L'un des thèmes principaux, dans les anecdotes de Pline sur l'art et les artistes, concerne la rivalité entre les peintres. Chacun jalouse l'autre, et en même temps c'est l'autre qui fait avancer et progresser les artistes. Elsa et Justine, qu’en pensez-vous, vous qui avez travaillé à quatre mains ?

 

Nous ne sommes pas dans une relation d’émulation mais d’admiration réciproque : nous avons des univers proches et chacune aime le travail de l’autre, d’où l’envie, et aussi la possibilité de ce travail. Cela permet, le temps d’une série, de s’apporter chacune quelque chose, en décentrant la relation : chacune s’approprie des éléments réalisés par l’autre, en fait quelque chose de nouveau et d’imprévu. La série Construire un feu est née de ces échanges et superpositions de fragments d’images, dans lequel la propriété n’existe plus : mon image devient ton image. C’est le point de départ de la création : s’approprier quelque chose pour en faire quelque chose d’autre.

 

 

 

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Elsa Fauconnet est née en 1984. Elle a obtenu un Bachelor of Art à l’ENSAV-La Cambre de Bruxelles avant d’entrer aux Beaux-arts de Paris. Elle travaille aussi bien la gravure, que la vidéo ou la photographie. Elle expose régulièrement à Paris et Bruxelles. [www.elsafauconnet.com]

  

 Justine Daufresne a également étudié à l'ENSAV - La Cambre de Bruxelles. Elle est diplômée depuis 2009 du DMA de l'école d' Estienne Paris.

 

Publié dans Nulla dies sine linea

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