"nulla dies sine linea" - Charalambos Margaritis

Publié le par Nastasia Gallian

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 Charalambos Margaritis, Portrait

bois gravé et acrylique, 120x80 cm

2011

 

 

 

 

 

 

Seule œuvre non graphique de l’exposition, le noir Portrait de Charalambos Margaritis propose une réflexion inédite sur la gravure. L’artiste ne retient en effet de cette discipline qu’un essentiel déroutant : comptent pour lui la planche de bois gravée, non l’impression, la matrice, non son empreinte. Il rappelle avec insistance que le terme de « gravure » désigne originellement le fait de graver un support, et que c’est par extension qu’on l’a appliqué au tirage reproductible réalisé à partir de celui-ci.

Gravure des origines, dessin des origines aussi. La fille du potier Dibutadès, nous dit Pline, désireuse de conserver l’image de son amant, aurait eu l’idée d’en circonscrire par des lignes l’ombre portée sur un mur, créant ainsi la première peinture. Ici, Charalambos Margaritis comble en quelque sorte la surface laissée vide à l’intérieur du contour,  lui rend du relief et lui confère de la présence. Paradoxalement, cette ombre gravée prend de la consistance grâce à la lumière, qui révèle un savant jeu de creux et de pleins, de surfaces lisses et de lignes incisées, pour peu que le spectateur s’amuse avec elle.

 

 

 

 

 

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Trois questions à Charalambos Margaritis :

 

 

Pourquoi as-tu choisi la gravure parmi toutes les disciplines artistiques ?

 

Je n'ai pas choisi la gravure mais la gravure sur bois, précisément: c'est important pour mon cas. J'ai également fait de la gravure sur d'autres supports (métal, plexi, lino, etc) mais seulement par curiosité et sous forme d'expérimentations. Je l'ai choisie parce que ce qui m'intéresse, c'est la dialectique entre l'ombre et la lumière. Le fait qu'en gravure sur bois on travaille en négatif (les lignes qu'on grave sur le bois ne dessinent pas le noir mais le blanc) est l'élément sur lequel je me concentre : en gravure sur bois, on dessine avec de la lumière et non pas avec de l'obscurité. Elle me permet d'aborder, rien que par la technique – ce qui n'est qu'une partie, importante certes, mais pas la seule du travail –, les questions philosophiques et théologiques qui sont le point autour duquel tourne mon travail.

Je suis d'origine chypriote grecque et de confession chrétienne orthodoxe. La théologie orthodoxe offre un discours ontologique que je trouve unique dans le domaine de la pensée humaine. C'est le discours d'un dépassement de la morale (la "guerre" entre le bien et le mal) pour accéder à un discours entre l'Être et le Néant. Il s'agit d'aller au delà du bien et du mal et, par conséquence, au delà du beau et du laid. La lumière étant la forme de l'existence et l'ombre celle du néant.

 Je me concentre sur la question du visage pour aborder la théologie de la personne. En grec, le mot πρόσωπον (prosopon) désigne à la fois le visage et la personne, ce qui est très important parce que dans ce mot s'expriment d'un côté la dimension métaphysique (le sujet humain, la personnalité) et la dimension physique (la chair, le visage en tant qu' "objet"). Le prosopon a une longue histoire dans la philosophie mais la signification qui m'intéresse est celle qui lui a été donné par les Pères Grecs qui ont formulé le discours théologique orthodoxe.

Prosopon est un mot composé par la préposition "προς" qui signifie "vers" et le nom "όψις" qui signifie "face". Donc, une traduction exacte du mot serait "face-vers". Ce qui dénote le caractère dynamique de la personne ainsi que sa direction vers l'autre: la personne est ce mode d'être dans lequel l'humain est adressé à l'autre. C'est un mouvement, une direction, une envie de rencontre ontologique, de communion. C'est une question assez complexe. Ce qu'il faut en retenir est que le prosopon est le mode d'être dans lequel l'humain vit en relation avec l'autre en dépassant la définition individuelle, sans annuler sa personnalité même.

Les hommes partagent une Nature unique qui se manifeste en plusieurs personnes, ou substances. Les personnes ne sont pas des subdivisions de cette Nature mais, au contraire, chacune contient la Nature humaine entière en elle. C'est ainsi que nous sommes connectés et que "on est tous responsable de tout et face à tout le monde" (comme dit Dostoïevski dans les "Frères Karamazov"). Si je commets un crime, c'est toute l'humanité qui le commet en ma personne et si je réalise quelque chose de magnifique, c'est également toute l'humanité qui l'achève en moi.

De cette unité découle la responsabilité et c'est cette responsabilité qui appelle au pardon et à l'acceptation de tous. L'amour doit être inconditionnel et impartial. Mon travail vise justement à renvoyer une vision de l'égalité ontologique et essentielle (et non pas morale) qui est celle des hommes. C'est pour cela que j'appelle "dans la lumière de l'Être" les personnes que je représente dans mes gravures – je les dessine avec de la lumière. En plus, je n'ai jamais de parti pris en ce qui concerne le choix des visages que je représente: je représente tout le monde, les pires et les meilleurs, de Ted Bundy à Dostoïevski, sans jugement aucun. Mon travail consiste à créer un panthéon de l'autrui, un panthéon où tout le monde a sa place. C'est justement parce qu'on n'est pas dans un discours moral que, dans ce panthéon, il y aura soit tout le monde, soit personne. Cela peut paraître injuste, mais la justice n'a pas de place dans  l'amour dont je parle. Soit on pardonne, accepte, accueillit tout le monde, soit on n'arrive pas à dépasser la morale.

 

 

Pourquoi cette forme si particulière de gravure, où la planche devient l'œuvre elle-même ?

 

La planche devient l'œuvre – et, de ce point de vue, ce que je fais, techniquement parlant, n'est pas de la gravure : la gravure est une technique d'impression, or je ne fais jamais d'impression. S'il fallait donner un nom à ma technique, je crois que ce qui conviendrait le mieux serait "bois gravé".

 Je préfère garder le bois parce que cela me permet de faire allusion à l'art de l'icône qui se fait principalement sur du bois. Un rapport plus subtil entre l'icône et la planche de bois est celui qui remonte à la notion de l'écriture. La planche de bois gravé ramène à la base de la technique de la gravure. Et cela ramène aux débuts de l'impression, de la typographie: je veux présenter une matrice de cette forme basique et archétypique de l'écriture. Et je veux renvoyer à l'écriture parce que l'icône, elle aussi, est chose écrite : on dit "écrire une icône" et non pas "peindre une icône" – on est dans une dimension qui relève de la parole.

Et la parole est "la maison de l'Être" (comme le disait Heidegger). Ce qui ramène à la dimension ontologique que j'ai évoquée à la première réponse. En gravant le visage de quelqu'un sur une planche de bois c'est comme si on le nommait. On lui attribue la forme visuelle de son nom qui est son visage.

Notre nom est notre mesure de participation dans la maison de l'Être : c'est cette petite partie de parole qui nous correspond. On a tous un nom – une forme allégorique de notre participation égale à l'Être.

Dans la notion du nom je retrouve le dépassement de la définition. On nomme ce qu'on ne peut pas définir. La définition est ce qui est propre à l'individu: une unité définie par un ensemble de propriétés, isolée, découpée de l'autre.

 

 

Quel est ton rapport à Pline ? Est-ce que tu le trouves intéressant, actuel, dépassé, amusant, ennuyeux, etc... et pourquoi ?

 

Je n'ai jamais particulièrement travaillé sur Pline et je n'ai pas lu l'intégralité de l' Histoire naturelle. Je le connais plutôt mal. Mais il est pratiquement impossible d'étudier l'art sans connaître le livre XXXV.

Personnellement, ce qui m'intéresse chez lui c'est qu'il ramène aux débuts, à la naissance de l'art, aux premières notions esthétiques.

L'anecdote sur l'origine du portrait, que j'aborde dans le travail que je présente à cette exposition, est une référence très importante pour moi. J'ai déjà beaucoup travaillé sur le théâtre d'ombre et la question de l'ombre plus généralement.

Dans l'ombre, je retrouve un paradigme de la mortalité. C'est une empreinte de ma présence imprimée par la lumière mais constituée par l'obscurité. C'est cette partie de moi que la lumière ne pourra jamais éclairer. On ne peut pas se séparer de son ombre, tout comme on ne peut jamais échapper à sa mort. C'est une empreinte d'obscurité qui ne peut que rappeler la mort.

Si on tient compte de cela, le fait que le premier portrait individuel (comme nous le raconte Pline) ait été fait à partir d'une ombre, est assez extraordinaire. L'art (l'acte de tracer le contour d'ombre pour sauvegarder la mémoire de la personne aimée) est ce qui nie la mort, qui refuse de l'accepter.

On peut, certes, dire que c'est un point de vue assez naïf, pas réaliste ou je ne sais quoi, mais cette "critique" serait trop facile et simpliste. Parce que, nier la mort ne signifie pas se donner l’illusion qu'on ne mourra pas. Au contraire, il faut regarder la mort en face pour pouvoir nier sa puissance, son pouvoir sur nous. Tout comme la fille de l'histoire de Pline regarde en face l'ombre de son amoureux avant de tracer son contour sur la muraille.

Ce qui me ramène dans la théologie orthodoxe, à l'archimandrite Sophrony Sakharov qui écrit que "toute notre vie, notre existence devrait constituer une révolte contre la mort" et à Saint Silouane l'Athonite qui dit "Garde ton esprit dans la mort et ne désespère pas".

Bien sûr, cette "interprétation" est mienne, elle n'est pas parmi les intentions de Pline, mais je crois que la sémiologie de cette histoire correspond à mon propos. C'est pour ça, d'ailleurs, que Pline reste actuel. Le fait qu'on puisse y retrouver des interprétations, des propositions, des notions qui sont toujours valables et exploitables est ce qui fait que ce texte peut dépasser son contexte historique sans aucun problème.

 

 

 

 

 

 

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Charalambos Margaritis est né à Chypre en 1985. Il s’installe à Paris en 2005 pour étudier la civilisation française à la Sorbonne avant de rejoindre les Ateliers de Sèvres. En 2007, il est reçu au concours d’entrée de l’ENSBA et obtient en 2010 son DNAP sur une imposante présentation de portraits gravés sur bois. Parallèlement à ses études, il réalise la décoration de plusieurs bâtiments chypriotes. Il a récemment exposé à Rueil-Malmaison (Graver maintenant, 2009), à la XIe Biennale de Sarcelles (2009) et à la Foire internationale du Dessin de Paris 2010. Il vient également d’achever un stage de trois mois au Mont Athos (Grèce) pour y apprendre les techniques traditionnelles de l’icône.  [http://margaritis.tumblr.com]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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