"nulla dies sine linea" - Benjamin Efrati

Publié le par Julien Magnier

 

 

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Benjamin Efrati, Zeuxis et ses cinq péripatéticiennes (détail)

Monotypes, 2010

 

 

 

 

Benjamin Efrati  a imaginé un scénario qui redouble les remarques de Pline sur le travail de Zeuxis. Le peintre antique, célèbre pour sa quête du corps parfait, se double ici d’un amant attaché à cinq filles. De l’une des cinq femmes, l’amant –ou le peintre ?- retient les cheveux, de l’autre, la poitrine ; une autre encore offre la douceur de son regard, avec le rythme doux et cruel d’une comptine. Le corps idéal tel que le conçoit Zeuxis, fait de morceaux choisis, semble donc avoir une étrange parenté avec la créature du docteur Frankenstein : c’est un hybride. Benjamin a pris cette étrangeté au pied de la lettre : les jeunes filles figurent amputées, soit que le peintre ait déjà fait son choix, soit que son regard sélectionne ce qui l’intéresse, auquel cas le reste est sacrifié –tranché net. Les cinq prostituées deviennent donc autant de femme-troncs.

La technique du monotype, fragile et précaire, évoque aussi, avec le dessin naïf et le lettrage enfantin, les graffitis obscènes découverts sur les murs de Pompéi, ou photographiés par Brassaï sur ceux de Paris. Sur une porte en bois, sur un fragment d’os ou sur un mur antique, c’est toujours la même expression, naïve et brutale, de l’attirance physique. Benjamin donne du corps idéal, qui est un archétype de la réflexion sur l’art, une image non moins archétypale mais qui en est l’opposé, celle du corps fétiche, fragmenté sous l’effet du désir et de l’obsession, des graffitis vite ébauchés et accompagnés d’un prénom pour seul sésame.

 

 

 

 

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Trois questions à Benjamin Efrati

 

 

Pourquoi as-tu choisi de faire de la gravure aux Beaux-arts ?

 

Pour l’alchimie, la technique particulière qui marque la fin du Moyen-âge, l’archaïsme des matériaux. Je travaille beaucoup avec la vidéo et la gravure me permet de dépasser le dessin traditionnel par un rapport différent au matériau, un rapport direct à la matière, avec des processus assez brutal, une part d’arbitraire. C’est complémentaire de mon travail multimédia, informatique. On pourrait dire que la gravure appartient à l’histoire de la photographie.

 

 

Qu'est ce qui t'intéresse dans le texte de Pline l'ancien ?

 

L’anecdote sur laquelle j’ai appuyé ce travail est en rapport avec mon mémoire de philosophie sur l’agencement des contenus. L’histoire des cinq filles d’Agrigente renvoie à un travail qui suit un protocole : division, tri, composition et libre agencement de contenus, qui pourraient s’appliquer de manière très moderne à tous types de support et d’objet. Les monotypes détournent ce processus d’idéalisation mis en scène par Zeuxis, l’enrayent, pour  élaborer un idéal cynique.   

 

 

Benjamin, que penses-tu du rapport que l’anecdote de Zeuxis et des cinq jeunes filles met en œuvre entre corps désiré et corps figuré ?



Les monotypes voudraient mettre en évidence la violence du regard. Regarder, désirer et dessiner sont des opérations de violence. Je représente le désir comme l’extraction de parties sur un corps : regarder les fesses de quelqu’un n’est pas une opération abstraite, c’est, comme pour Zeuxis, prélever un fragment d’un corps. Mais ce n’est pas une représentation littérale du désir, et la série de monotypes est d’abord ironique. En l’occurrence, c’est une manière de désamorcer l’assimilation entre regard et désir et de le décaler du côté de la noirceur, en négatif.





 

 

 

Après un master de philosophie, Benjamin Efrati a rejoint l’Ecole nationale supérieure des Beaux-art en 2008. Depuis 2006, il collabore au projet Psychomachie et réalise dans ce cadre des performances allégoriques sur le mode de la comédie musicale improvisée, mêlant dessin animé, vidéo et sons [www.psychomachie.com].

 

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