"nulla dies sine linea" - Antoine Liebaert

Publié le par Hélène Deaucourt

 

 

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  Antoine Liebaert, Les Mineurs (détail)

 

 

 

 

À la façon des premiers hommes, et sur le principe de la main négative, le creux est le sens, le contour est le vide. L'âme se donne à voir dans le vide, le sens fleurit de la matière creusée. Tel que le voudrait Pline, Antoine Liebaert représente le réel, moins par orgueil social ou esthétique, que par nécessité spirituelle et même vitale. Pour comprendre ou tenter de décoder le monde, ou même, les mondes enclos dans ces gravures, il faut inverser son regard, comme la pointe qui creuse ce qui deviendra plein. Il faut, mettre la culotte sur la tête, devenir le roi des fous à son tour, et pénétrer physiquement le Carnaval ainsi représenté sous nos yeux dans toute sa mélancolie cependant. Oscillant entre sublime et grotesque, doute et enthousiasme,  Saturne, contraint et exilé volontaire de la guerre ambiante, dévore ses créatures, pour mieux préserver son art des mains crochues et avides des institutions et leurs œuvres fétiches. A cette vanité molle, dénoncée par Pline, Antoine Liebaert répond qu'il préfère l'envers et le supplice, la fête carnavalesque et l'excès aussi. Son Saturne se castre, comme par défi, la mort acquiesce d'un pouce approbateur, et les œuvres sortent, effrayées, de son carton à dessins. Mais elles n'échapperont pas à la destruction recréatrice. Pourtant, comme la bave du chien naît de la colère du peintre insatisfait, une fleur naît des bourses du Dieu, et le rehaut de couleur, qui s'échappe presque par hasard de la pointe du graveur, la distingue du reste... Dans cette tension, le doute est donc omniprésent, la folie insurmontable, et Saturne-Artiste est finalement le roi des fous. La procession frénétique pour allumer la flamme devant souffler le Veau d'Or échouera. Ce n'est qu'une parade burlesque de clowns dont les masques maladroits sont comme les indices d'un échec à venir. Le monstre – idole – le voit et, seul, il nous sourit d'un clin d'œil qui nous rend les complices de la vanité de ses prétentions au sublime. Même si l'espoir d'une vie éternelle, d'un art brut, d'un amour sensible, d'une naïveté humaine et de l'essentiel est cet arbre de vie qui dééborde les cadres de la gravure. Les visions prophétiques passant presque inaperçues, échappent au chaos ambiant, dessinées par ce chamane qui quitte l'incarnation humaine pour revêtir la peau d'un chien dont il se nourrit pour voir différemment, si ce n'est mieux. Seul à nous tourner le dos comme pour mieux nous faire voir que l'art survivra envers et contre tout, contre le temps même.

 

 

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Trois questions à Antoine Liebaert

 

 

 

Pourquoi la gravure ?

 

 

J'ai été d'abord séduit par la finesse de ses traits, la puissance de ses noirs, ainsi que toute l'aura et iconographie qui se rattachent à ce médium mélancolique par excellence (en tant que technique séculairement dépassée qui subsiste et conserve du sens). La gravure se situe entre l'incision et le dessin ; un peu à la manière des premiers gestes artistiques, la forme est pensée à l'envers et le résultat, incertain, peut se trouver altéré à chaque étape. Dans un rapport quasi alchimique, on trace un dessin sur la plaque de métal, puis on obtient une matrice par un bain dans un puissant d’acide dilué qui va ensuite nous permettre d’imprimer cet unique à plusieurs exemplaires qui seront enfin disponibles à la vente/diffusion, leur attribuant de ce fait une valeur.  

 

 

Et que t'a apporté Pline, où l'as tu rencontré, comment l'as-tu exprimé ?

 

J’ai entendu parler de Pline en m’intéressant aux penseurs présocratiques et aux hyperboréens, et avais eu l’occasion d’en apprendre un peu plus sur sa conception du divin, de l’existence humaine et sur son observation méticuleuse et fascinée de la nature. Outre le fait qu’il me reste encore de nombreux efforts à fournir, tant pratiques que réflexifs, j'y ai trouvé ce que je cherchais, soit des considérations sur l'art. En tant qu'enjeu de pouvoir, étant à la fois présent et hors du temps, et comme un sacerdoce. Mais, j'y ai rencontré aussi une pensée des artistes, leur rapport au monde, entre eux, et vis-à-vis de leur travail.

 

   

 

Pourrais-tu nous en dire un peu plus sur le principe de la série en ce qui concerne tes trois gravures Les Mineurs, dont tu accentues certains détails mais éclaires aussi les différents sens par l’aquarelle ?  

 

  L'unique est un enjeu de pouvoir, la série me permet de donner mes œuvres, d'en exposer, tandis que s'il s'agissait de dessins, je ne pourrais pas les faire circuler ainsi. Le dessin, dans sa géométrie, est du côté de l’acte sacré de la création. La série dépassionne complètement l'acte créateur : multiplier les exemplaires permet de se déposséder de l'œuvre et d'acquérir aussi celle des autres. La série permet de cumuler le don, l'échange, la vente.

 

 

 

 

 

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Après s'être cherché en classes préparatoires littéraires d'abord (CPGE du Lycée Faidherbe, Lille), puis en école de communication (ISTC, Lille), où il est resté une année, Antoine Liebaert a rejoint l’Ecole des Beaux-arts de Tourcoing (ERSEP). Il est finalement entré aux Beaux-arts de Paris en septembre 2010, une fois sûr d’avoir trouvé sa voie/voix.

 

 

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